Les accommodements raisonnables défrayent la chronique au Québec depuis quelque temps. Tout et n’importe quoi est dit à ce sujet. Les médias s’emparent de cas isolés et en font des cas généraux, sensationnalisme oblige. Les québécois les prennent aux mots et montent aux barricades. En témoignent les éditoriaux, vox-pop et autres tribunes téléphoniques où fusent métaphores et argumentaires solides parfois, fallacieux plus souvent.
Le danger des métaphores et analyses superficielles d’un sujet aussi complexe est de créer dans l’esprit des différentes parties l’évidence-même que leur point de vue est juste hors de tout doute. Un raisonnement qui ne tient pas compte de toute la complexité du sujet et une métaphore boiteuse font croire que le débat est clos et mènent inévitablement à une logique du noir ou blanc qui conforte les uns et les autres dans des positions non-réconciliables.
La métaphore qu’on entend le plus souvent est celle de l’invité. À quelque chose près l’idée est la suivante :
Quand j’invite quelqu’un chez-moi, je ne tolère pas qu’il impose ses règles: changer mes heures de repas, ce que je mange, l’emplacement des meubles ni la couleur des rideaux. Je m’attends plutôt à ce qu’il respecte mes règles, il est chez-moi après tout.
C’est sûr, cela semble tenir la route. Ce qui ne tient pas la route c’est que le soit disant visiteur est quelqu’un qu’on invite parce qu’on a besoin de lui et non pour passer une soirée agréable entre amis. Pas plus tard que la semaine dernière, Immigration Québec, émet des chiffres alarmants sur les carences démographiques du Québec.
Toujours ancré dans la métaphore de l’invité, combien de fois n’a-t-on pas entendu: « Si j’étais chez-eux je ferais comme chez-eux. Ils sont chez-nous alors je m’attends à ce qu’ils fassent comme chez-nous, sinon qu’ils retournent chez-eux ». Cela semble tenir la route aussi, jusqu’à ce qu’on teste empiriquement la valeur de « si j’étais chez eux, je ferais comme chez-eux ». Allez-y et on en reparlera dans un an.
Il est vrai qu’il y a certains immigrés qui finissent par retourner chez-eux. J’en ai pour preuve, les chiffres d’immigration Québec sur le taux de rétention des immigrants français par exemple. Ceux qui ne « s’adaptent » pas s’en retournent… encore faut-il qu’ils aient la possibilité de s’en retourner. Les autres s’adaptent comme ils le peuvent.
Il y en a qui, comme moi, s’adaptent à leur insu tellement bien, qu’on ne peut plus parler d’intégration dans leur cas, mais d’incorporation, au sens « huile dans la mayonnaise » du terme (vous aurez remarqué que je n’ai parlé d’assimilation). Ceux-là se rendent compte de leur incorporation quand occasionnellement ils se surprennent à s’entendre dire : « comment ça qu’il faut permettre aux femmes qui portent le niqab de voter le visage voilé? Et quoi encore, je ne me sens plus chez-nous ici… ». Je pense cela dit, que les gens qui composent cette catégorie ne posent aucun problème d’accommodement, si bien qu’il faudra les exclure du débat.
Un plus grand nombre d’immigrés s’adaptent à leur nouvelle vie en s’isolant dans des ghettos communautaires dans lesquels ils recréent une partie de ce qu’ils étaient pour pouvoir continuer à exister comme ils sont. Vous aurez remarqué que j’ai parlé d’adaptation à leur nouvelle vie et non d’adaptation à leur pays d’accueil. Ceux-là vont très rarement demander des traitements de faveurs, et quand ils le font, ce sont en générale des demandes d’accomodements qui pourront être satisfaites individuellement ou localement. Il devient dès-lors, futile voire contreproductif de les amener sur la scène nationale, pour en débattre collectivement.
Et il y a les zélés qui veulent transformer la société d’accueil pour qu’elle leur corresponde. Ceux-là sont tellement minoritaires et à contre courant y compris parmi leurs coreligionnaires, qu’il faut les exclure du débat tout en restant vigilant et ferme devant leurs revendications. J’ai peur, vu comme les choses semblent s’orienter, qu’on soit en ce moment en train de leur donner prise.
Il arrive parfois que certaines questions de fonds aient besoin d’être débattues. C’est le cas par exemple, du débat sur les tribunaux islamiques qui a eu lieu récemment en Ontario. Ce genre de débats ne peut en aucun cas être mené devant une commission comme la commission Bouchard-Taylor, mais plutôt devant les institutions juridiques et les instances démocratiques qui sont parfaitement outillés pour les faire aboutir. L’issue positive du débat ontarien est la meilleure preuve que nous sommes bien équipés pour régler ce genre de question sans changements, ni aux chartes ni aux lois existantes.
Cela étant dit, quels sont nos choix maintenant devant ce malaise de la société québecoise qu’on ne peut malheureusement que constater? Je suis convaincu de l’absolue nécessité de laïciser le débat sur les accommodements raisonnables. Nous ne progresserons pas en opposant notre catholicisme à l’islamisme des uns et au judaïsme des autres. Nous ne progresserons pas en restant figés dans des positions fondées sur des préjugés. Nous ne progresserons pas tant que nous ne reformulerons pas le problème.
Il faut à la fois élargir, allonger et approfondir le débat. Il faut l’élargir pour y intégrer les différences de valeurs culturelles, sociales, économiques et politiques. Bref, il faut tenir compte d’autres différences que les différences religieuses. Demandez à certains chrétiens libanais ce qu’ils pensent du rôle des femmes dans la société et ils vont vous répondre comme des musulmans. Il faut aussi, allonger le débat pour comprendre le point de vue de l’autre. Il faut enfin l’approfondir pour y intégrer la source du « problème » : Pourquoi avons-nous tant d’immigrants? En avons-nous réellement besoin? Si la réponse est négative, fermons les frontières. Si la réponse est affirmative, et je pense qu’elle l’est, accueillons-les comme il se doit, et considérons leurs demandes d’accommodement en regard de leur apport. Ils sont jeunes et procréant, nous sommes une société vieillissante et nous ne faisons pas assez d’enfants. C’est du donnant-donnant.
Il va de soi qu’il faut aussi donner à cette réflexion un caractère opératoire en examinant parallèlement les moyens qui nous permettraient d’apprendre à vivre ensemble malgré nos différences.
Et ne pensons surtout pas que ce sera facile. Si c’était facile pour ceux qui ne sont pas contents ici de retourner chez-eux, ils le feraient. Si c’était facile pour celle qui veut faire du taekwondo d’enlever son voile, elle le ferait. Si c’était facile pour mes amies féministes d’accepter l’idée que la majorité des femmes qui portent le voile le font volontairement, elles le feraient. Si c’était facile pour un laïc de comprendre que le port du voile participe du culte, il le ferait.
Rien de tout cela n’est facile et la commission Bouchard-Taylor a le mérite de provoquer le débat. Mais soyons vigilants, son apport réel sera au mieux marginal et plus probablement négatif, si on n’arrive pas à élever le débat au-delà des raisonnements simplificateurs pour ne pas dire simplistes.



