
Un tweet que Pierre Fraser lançait la semaine dernière a eu le mérite de me faire réfléchir sur un sujet que je n’avais jamais questionné auparavant. Merci Pierre, il est toujours bon de visiter régulièrement le grenier de notre conscience pour dépoussiérer et mettre un peu d’ordre.
Pierre tweetait:
Je me demande d’où vient l’idée naïve qu’on apprend de nos échecs. J’apprends plus de mes succès qu’autrement.
Il s’en était suivi cette courte conversation:
@FraserPierre il est plus aisé d’identifier les causes de nos échecs que les raisons de nos succès.
@KhaledElHage Pourquoi serait-il plus difficile d’identifier les causes du succès ?
@FraserPierre il est difficile d’apprendre de nos succès, parce que le succès est grisant et qu’il altère notre jugement
Je dois admettre que cette dernière réponse de ma part, n’était pas très convaincante puisqu’on peut facilement rétorquer que l’échec est démoralisant et altère tout autant notre jugement. Pierre a eu l’élégance de ne pas me relancer là-dessus, mais je l’ai fait à sa place et voici ce que j’en pense (du moins pour l’instant).
Si au départ, j’étais en accord implicite avec l’adage qu’on apprend plus de nos échecs que de nos succès, il n’était pas aisé pour moi de savoir pourquoi et encore moins, de l’exprimer clairement. Il me semblait a priori qu’en matière de traçabilité, il était plus facile d’identifier et reconnaître les causes de l’échec, que les raisons du succès. Le succès d’une entreprise est le résultat de la conjonction d’effets positifs et d’interactions d’un grand nombre de composantes. La complexité du système producteur de succès me semblait telle, qu’il était difficile de l’appréhender simplement pour pouvoir en tirer des leçons explicites. Les étapes menant à l’échec quant à elles, surtout analysées a posteriori, me semblaient plus faciles à circonscrire. En tirer des leçons, devenait dès lors plus facile à expliciter. Mais a-t-on besoin que ce soit explicite? Oui, si on considère l’apprentissage d’un point de vue scolaire. Non, si on adopte un point de vue plus global (considérez la relation maître-disciple, par exemple).
Notre comportement n’est pas uniquement motivé, ni régulé par un savoir explicite (ceux qui prétendent le contraire, sont en général assez faux pour ne pas dire dépourvus d’intérêt). Nos succès et nos échecs nous marquent. Une partie de l’emprunte qu’ils laissent, peut potentiellement être explicitée en fonction de la capacité de chacun à la réflexion introspective. Mais une autre partie, reste sous le radar de notre conscience, même si elle est tout aussi déterminante dans la façon dont nous nous conduisons subséquemment. Succès et échecs façonnent nos connaissances et nos instincts. Mais leurs effets sur notre comportement n’est pas le même.
Le succès motive l’exploration et aiguise les réflexes moteurs. La confiance qu’on acquière en cumulant les succès, encourage à faire, à défaire et à sortir des sentiers battus. L’échec balise, érige des gardes fous ici et là et aiguise les réflexes inhibiteurs. Le succès et l’échec contribuent à nous façonner, l’un agissant comme moteur, l’autre comme régulateur. Si on considère le succès et l’échec comme deux phénomènes qui déterminent notre destinée de façon complémentaire, il devient futile de chercher à savoir lequel des deux contribue plus et lequel contribue moins. Il est clair qu’on ne retire pas les mêmes enseignements du succès que de l’échec, mais les deux types d’enseignement sont nécessaires.
Sans succès, la motivation se perd et se perd avec elle le goût des choses de la vie. Sans échec, la moindre erreur devient fatale.



