
Lundi il y a quelques semaines, nous amenions Marie-Eve et moi, notre fille à l’école pour la première fois. Je n’apprendrais rien aux parents qui sont déjà passés par là (je n’apprendrais pas grand chose non-plus à ceux qui n’y sont pas encore) en disant que c’était un moment d’émotion dont on se rappellera longtemps.
Ma vie de père est jalonnée par ces moments qui marquent: Le sourire de ma blonde au moment où elle m’annonçait qu’elle était enceinte, la première fois que j’ai senti un coup (de fesses, vraisemblablement) à travers son ventre arrondi, la première berceuse que j’ai chantée en arabe à ma fille à travers le même ventre arrondi, la naissance, le premier dodo de Maïla sur mon torse par un après-midi chaud de juillet 2005, le moment précis où je me suis senti vraiment papa (quelques mois plus tard), la première fois que ma mère a posé son regard sur ma fille (2 ans et demi après sa naissance) et ce lundi il y a quelques semaines quand on l’a amenée à l’école pour la première fois.
Habillée dans son uniforme bleu deux tons et un peu fébriles (elle, habillée; nous, fébriles), nous arrivions à l’école où à ma surprise, régnait une ambiance de vacances. Des parents partout, appareils photos en bandoulière et sourire accroché, se saluaient avec une feinte nonchalance destinée à engourdir notre conscience. Un autre jalon sera bientôt posé sur le trop court chemin, hélas, de l’émancipation. Nous la laissons là, en cercle avec une vingtaine d’autres enfants nonchalants et une « Madame Marie-Annick » qui en a vu d’autres. Nous partons sans un regard en arrière, sans un regard latéral non-plus.
Le lendemain mardi, commençait la première d’une série qui deviendra un rituel dont je me rappellerai avec nostalgie plus tard. Allez, petit poussin distrait, on va être en retard. Finis ta toast. Je veux des tresses françaises. Où sont tes chaussures? N’oublie pas, la sauce est dans le contenant bleu. Maman, je ne trouve pas mes gants. Dans la voiture, on écoute du jazz et elle me raconte ce qu’elle entend et ce qu’elle voit: le solo de saxophone est un « vieux canard qui a mal à la gorge », les notes de guitare s’envolent comme des milliers de merles et celles de la contrebasse sont « les pas d’un ours qui court ». « Papa, est-ce que celui qui joue de l’harmonica est un harmonicateux? ».
Le lendemain mardi, je la laisse dans la cour d’école, après avoir déposé son sac à dos et sa boîte à lunch dans le vestiaire. Je l’embrasse et parts. La cloche sonne. je me retourne. Je la vois courir se mettre en rang. 4 rangs. 21 élèves par rang. Elle est la seizième dans le rang numéro 3. Ses « amis » se mettent en marche et disparaissent les uns après les autres. Son tour vient et elle aussi disparaît.
Elle est rentrée là fougueuse, imaginative et sans limites. C’est mon devoir de père de faire en sorte qu’elle n’en sortira pas formatée.



