Depuis l’immolation par le feu du jeune Tunisien Mohamed Bouazizi, le 17 décembre dernier, deux dictateurs sont tombés, un est sur le point de choir et plusieurs autres font de l’insomnie. Deux mois et demi auront suffi pour changer irréversiblement le monde arabe et tout aussi irréversiblement, espérons-le, son image.
Beaucoup se demandent aujourd’hui non sans inquiétude: Mais que va-t-il se passer après? Je vais vous le dire franchement: On s’en fiche. Voici pourquoi.
La démocratie une alternative à l’islamisme
Tous les pays arabes (j’ai bien dit tous et j’inclus explicitement le Liban) vivent une forme ou une autre de dictature. La dictature, ce prix à payer pour ne pas sombrer dans un monde où laissés à eux-mêmes, les Arabes deviendraient tous des islamistes sanguinaires prêts à marcher sur l’Europe.
Les puissances occidentales justifiaient ainsi leur indulgence à l’égard des dictateurs arabes et plus souvent qu’autrement, leur soutien. En faisant cette équation, on oublie que l’islamisme se nourrit de la dictature en se présentant comme la seule alternative à l’oppression qu’elle exerce. La dictature et l’occident souteneur, deviennent ainsi pour les islamistes, des arguments de vente qui ont admettons-le, une portée certaine.
Ce qu’il se passe dans la rue arabe aujourd’hui, a le mérite de montrer aux plus démunis et aux plus désabusés que l’islamisme n’est pas la seule alternative à la dictature. Le peuple démontre qu’il peut prendre son destin en main sans recours à aucune doctrine autre que sa volonté propre. Qu’est la volonté du peuple exprimée directement par le peuple, sinon la démocratie? L’apprentissage de la démocratie ne sera pas facile, mais ce qui compte aujourd’hui pour les Arabes, c’est de tirer cette leçon primordiale que ce qui paraissait impossible il y a quelques semaines est en train de se réaliser grâce à la démocratie et qu’aucune autre doctrine (quelle que divine qu’elle soit) n’a une portée opératoire aussi large.
Et à ceux qui ont peur de l’islamisme, sachez que ce dernier s’abreuve aux mamelles de l’oppression et de la pauvreté. Arrêter de le nourrir c’est le condamner à mort.
La révolution pacifique, une alternative à la violence
Malgré des preuves interminables que l’Histoire nous administre guerre après guerre, et qui démontrent que la violence n’engendre que la violence et ne résout aucun problème de façon définitive, il s’en trouve encore qui soient aveugles à cette réalité. La révolution arabe donne la preuve de la puissance des actions pacifiques pour obtenir un changement. Cette puissance se mesure à la fois par l’ampleur du changement et par la rapidité de sa matérialisation. Autrement dit, aucune action violente n’aurait pu déchoir des dictatures enracinées aussi profondément en aussi peu de temps.
Si on pouvait juste se rappeler et intégrer cette vérité, quelle qu’en soit l’issue à plus long terme, la révolution arabe n’aura pas été veine.
Universalité des valeurs démocratiques
Les médias nous ont habitués à voir dans les rues arabes, ces foules en délire manifestant une joie démoniaque devant les malheurs qui frappent l’Occident. Or cette fois-ci, il n’en est rien. Avez-vous remarqué qu’aucun drapeau américain n’a été brulé dans les manifestations? Les Arabes n’ont rien contre les valeurs occidentales. Ils en ont après l’injustice et quand ils se font dire que l’Occident est le principal responsable de leur malheur tantôt à juste titre, tantôt à tord, une fraction (petite) adhère à la thèse et descend dans la rue bruler des drapeaux et autres éffigies pendant que l’autre fraction (grande mais silencieuse) observe avec consternation.
Aujourd’hui les Arabes prouvent au reste du monde que la démocratie, valeur fondamentale de l’Occident, est une valeur dont ils se proclament. C’est déjà ça.
Que soutiennent les occidentaux
La dictature est une forme moderne de colonialisme. Il est notoire de remarquer qu’il y a quelques décennies, l’Égypte était une colonie (hypocritement appelée protectorat) de la Grande Bretagne, La Tunisie une colonie française et la Libye une colonie italienne. On ne leurre pas le peuple indéfiniment, en remplaçant une forme de colonisation par une autre. Le dictateur est un levier dans les mains de l’ex-colonisateur et de ses substituts.
Il est facile de piloter une machine ayant un seul levier: le dictateur. Il est autrement plus difficile de faire face à la pluralité que la démocratie par définition, suppose. Prétendre vouloir instaurer la démocratie partout (n’est-ce pas cela qu’on prétend vouloir pour l’Irak et l’Afghanistan?) est d’une hypocrisie sans nom.
En attendant que tout cela se décante, l’Occident de la rue observe avec fascination la rue arabe. L’Occident de la diplomatie tourne nerveusement en rond en ne sachant pas sur quel pied danser. La diplomatie habituée à retourner sa veste, vit très mal les périodes de transition.
La révolution arabe… et le Liban
Aux premiers moments de la révolution, il n’était pas rare de voir le hashtag #liban ou #lebanon à côté de celui de #Tunisie, #Sidibouzid, #Égypte ou #jan25. Il se trouvait que par un pur hasard, des Libanais étaient aussi dans la rue. Ils étaient dans la rue parce qu’en même temps, un gouvernement portant allégeance aux uns tombait au profit d’un gouvernement portant allégeance aux autres. Les uns, mécontents, sortaient pour protester contre les autres. Il y a quelques années c’étaient les autres qui étaient dans la rue. Quelques années encore auparavant la même chose se produisait mais les uns et les autres n’étaient pas tout à fait les mêmes. Et ça fait 40 ans que ça dure. Pendant que leurs voisins marchent vers la liberté, les Libanais ne savent toujours pas comment desserrer les dents de sur cette queue qui les entraîne dans un mouvement circulaire et ne semblent pas savoir pourquoi plus ils serrent fort, plus ils se font mal.
Le sectarisme enchâssé non seulement dans la constitution libanaise mais aussi et surtout dans la tête des Libanais est autrement plus difficile à combattre qu’une dictature. Le dictateur est extérieur, identifiable, haïssable et détrônable. Le sectarisme est intérieur, en chacun, sournois et fait croire en la justesse de son propre comportement, qui aussi navrant que ça puisse paraître, est le même que celui qu’on reproche à l’autre.
Si l’islamisme naît de la dictature et se nourrit d’elle. Le sectarisme naît de la peur de l’autre et se nourrit d’elle. La dictature à abattre au Liban, est celle de la peur de l’autre, advienne que pourra.
Au moment où j’écris ces lignes j’apprends par @TrellaLB que 2500 personnes ont marché hier au Liban contre le sectarisme…
Et je conclus comme suit
Les habitués de mon blogue savent que je me veux universaliste et libre de toutes appartenances particulières. Je le suis toujours ou du moins, je pense l’être. Mais je suis surpris moi-même du sentiment de fierté qui m’habite depuis les événements de Sidibouzid. Fierté totalement veine et injustifiée, puisque je n’ai jamais embrassé la cause et encore moins agi activement pour régler quel que problème que ce soit en rapport avec l’oppression des dictateurs arabes. Au contraire, j’ai démissionné, il y a longtemps, et j’observe ce qu’il se passe au Moyen-Orient (aussi bien les dictatures que le conflit israélo-palestinien) avec lassitude pour ne pas dire indifférence.
J’en avais longtemps voulu à cette majorité silencieuse qui par son silence achevait en moi tout espoir d’avenir pour cette région qui m’a vu grandir. Je l’avais jugée coupable, cette majorité silencieuse, par consentement tacite.
En écrivant ces mots, je me rends compte que je me méprends sur ce sentiment de fierté qui m’habite. Je pense que c’est plutôt de la joie, la joie que provoque la réconciliation. Majorité (jusque là) silencieuse, je ne vous hais point.




Excellent texte et superbe réflexion sur les événements récents. Un Marocain m’a décrit ces révolutions comme « la vraie ». Quand les chefs de clans ou chefs de guerre ont saisi le pouvoir, ils n’ont que perpétué plus discrètement la relation avec les colonisateurs. Le peuple arabe (en entier) a décidé de prendre sa destinée en main. C’est très inspirant et rassurant.
Sans être arabe ou prétendre connaitre quoi que ce soit du monde arabe, je l’observe, par contre, de loin et depuis longtemps et je ne peux que faire le même constat que toi. La cupidité de l’occident, son manque de respect pour la communauté globale (commonality) a encouragé silencieusement mais activement les dictatures et l’oppression qu’elles engendrent. Je suis heureux de voir le peuple enfin prendre son destin en main. Je ne suis point inquiet de l’avenir, au contraire, je crois que nous assistons à une révolution mondiale qui apportera beauoup plus de paix dans le monde, initié par le monde arabe. C’est dire que tout est possible maintenant.
Merci Nicolas et Christian pour vos commentaires. C’est clair que le monde arabe vie une transformation sans précédent pour le meilleur ou pour le pire. Mais je partage votre optimisme et crois que c’est plutôt pour le meilleur.
Qui aurait pu prédire ce mouvement, son ampleur et ses conséquences? Ça a pris tout le monde par surprise, et quelle belle surprise.
Bonjour Khaled, l’article est très intéressant. J’ai simplement un petit bémol, je crois qu’il faut quand même être vigilent sur la suite de ces révolutions :
1- dans l’intérêt des populations Arabes, que tout ceci ne soit pas fait pour rien si jamais des dictateurs d’un autre genre arrivaient au pouvoir.
2- pour les pays européens dont les sociétés ne sont pas structurées pour accueillir convenablement un flux massif de nouveaux immigrés. Quand on voit qu’en France, Marine Le Pen (extrême droite) est en tête de tous les sondages, il faut absolument en tenir compte et ne pas faire la politique de l’autruche comme le font actuellement les 2 partis de gouvernement (PS et UMP)…
@Christian Larocque – Bonjour Christian, la diplomatie est quelque chose d’excessivement complexe. Dans le monde, il y a beaucoup plus de dictatures que de démocraties, faut-il rentrer en guerre contre tous ces pays, ou maintenir des relations diplomatiques pour tenter, petit à petit, d’apporter des notions de droits de l’hommes. On voit l’impasse lorsque les relations diplomatiques sont rompues comme avec la Corée du Nord par exemple.
Dans tous les cas, je souhaite le plus grand des bonheurs à tous ces peuples.
Éric, je suis d’accord qu’il faut être vigilant pour la suite et que tout n’est pas gagné (loin de là, même).
Ma thèse ici était de mettre en valeur l’idée que ce qui se passe maintenant dans le monde arabe est bon, nécessaire et qu’on ne doit pas le freiner sous pretexte que l’après-révolution pourrait se révéler pire qu’avant.
Quel excellent exemple du « beau risque » de René Levesque, n’est-ce-pas?
Merci pour le commentaire.